Les victoires de Montfort

« Montfort, c’est l’œuvre d’un peuple. C’est aussi le rêve d’un peuple. Comment ne pas être fière de Montfort. Très fière. »
Michelle de Courville Nicol
Rapport annuel 2000-2001

L’expérience démontre que les crises mènent à la croissance et la réussite, tant chez les gens que les entreprises et les organismes. Ceux et celles qui ont l’échine solide parviennent d’abord à comprendre, et surtout, à tirer profit de ces défis.

L’Hôpital Montfort a, pour ainsi dire, l’expérience des défis et il en a connu plusieurs pour conserver ses acquis au cours de son histoire.

On ne peut parler de défi sans reconnaître tout d’abord celui relevé par les Filles de la Sagesse qui, dans les années 1950, mettent sur pied un hôpital pour le bien-être et la santé de la communauté francophone de l’est de l’Ontario. Si l’Hôpital Montfort célèbre son 60e anniversaire, c’est grâce à leur détermination, leur courage et leur dévouement.

En 1971, le Conseil des médecins de l’hôpital milite auprès des autorités gouvernementales dans le but d’obtenir une unité de soins intensifs pour l’Hôpital Montfort.  Pour le Conseil, il est inconcevable qu’un service aussi important lui soit refusé, surtout quand tous les autres hôpitaux de la région ont leur propre unité depuis belle lurette. Ce n’est qu’en décembre 1973 que l’hôpital reçoit l’approbation ministérielle de procéder à la construction de l’unité de soins intensifs. Presque un an plus tard, en novembre 1974, l’unité de huit lits est prête à accueillir ses premiers patients.

Tout au long des années 1970, les visites à la salle d’urgence ne cessent d’augmenter. D’année en année, les rapports annuels font état du fait que les locaux de l’urgence sont sérieusement insuffisants pour répondre adéquatement à cette croissance. Cependant, le ministère de la Santé tarde à donner un appui ferme aux plans d’agrandissement de l’administration de l’hôpital.

En 1981, l’exiguïté des lieux et les difficultés qui s’ensuivent sont si sérieuses que l’hôpital risque de perdre son accréditation. Les médecins, exaspérés par la lenteur des négociations avec le ministère, appuient le médecin-chef de l’hôpital, le Dr Jocelyn Deneault, quand celui-ci offre sa démission lors d’une conférence de presse qui porte le problème à l’attention du public. Les efforts du conseil d’administration et des médecins sont finalement couronnés de succès à l’automne 1982  lorsque le ministère autorise l’hôpital à régler les problèmes de la salle d’urgence, notamment en l’agrandissant et en prévoyant des locaux pour des soins ambulatoires. Entre-temps, l’agrandissement des soins intensifs est complété en 1985.

En 1985, les dirigeants et les médecins de l’hôpital doivent lutter pour conserver le service d’obstétrique, en réponse à une recommandation mise de l’avant par le Conseil régional de santé liant l’addition de trente lits de médecine/chirurgie à la fermeture du département d’obstétrique. Dans un tour de force qui présage de l’intensité avec laquelle la communauté lèvera les boucliers de SOS Montfort, l’hôpital monte une campagne pour évaluer le support dont il jouit dans la communauté et pour jauger l’opinion de ses anciennes patientes. Une pétition est diffusée et un sondage effectué.  Plus de 13 000 personnes signent la pétition s’opposant à cette proposition.

Toutefois, en 1986, une révision des besoins de la communauté que dessert l’hôpital impose une modification au plan soumis. Les dirigeants demandent au gouvernement provincial d’adopter un plan « plus complet » au coût de plus de 20 millions de dollars. 

Il faut de nombreuses revendications auprès des instances gouvernementales durant une période d’incertitudes pour faire aboutir le projet. Les dirigeants n’arrêtent pas de promouvoir et de sensibiliser les fonctionnaires et les politiciens sur le bien-fondé d’un projet d’agrandissement, de rénovation et de construction visant à combler une série de besoins urgents et essentiels.

« Connaissant la nature du combat que la direction de l’[H]ôpital Montfort a dû livrer pour obtenir les crédits nécessaires à l’expansion de ses services… sans l’intervention du ministre Bernard Grandmaître et du député Gilles Morin, tout ce branlebas d’ouvriers qu’on remarque… devant... [l’hôpital]… ne serait qu’un mirage. Le président du conseil d’administration de Montfort, Jean-Pierre Kingsley, continuerait tout probablement encore à crier dans le désert. Cet homme [qui] a piloté le dossier du projet d’agrandissement de Montfort… a dû en user des semelles de bottines… à force de faire la navette entre les bureaux des divers intervenants gouvernementaux, et ce, autant au plan local que provincial. »
Article intitulé « Montfort grandit » d’Alain Dexter,
Publié dans Le Droit du jeudi 10 septembre 1987

Des travaux échelonnés sur près d’une dizaine d’années permettent à l’hôpital non seulement d’améliorer les services d’urgence, mais de rénover son bloc opératoire et d’emménager un virage ambulatoire; d’ajouter des lits de soins chroniques et aigus; de moderniser le système de prévention des incendies pour se conformer aux nouvelles exigences du Prévôt des incendies de l’Ontario; et, enfin, de bâtir une tour liant l’édifice existant avec une nouvelle aile de 100 000 pieds carrés, l’aile sud.

Les multiples transformations ont un impact considérable sur les services offerts à la communauté. Avec l’inauguration de l’aile sud en 1992, l’hôpital du chemin Montréal est un des plus modernes et des mieux équipés, avec une salle d’urgence répondant convenablement et dignement aux besoins de ceux et celles qui s’y présentent. Les chirurgies de jour réduisent les interventions nécessitant l’hospitalisation du patient. Le vaste choix de soins ambulatoires reflète l’orientation du ministère de la Santé, celle d’orienter de plus en plus de services vers la communauté.

La décision de construire l’aile sud s’avère un moment marquant de l’histoire de l’Hôpital Montfort. Sans cette addition, l’hôpital aurait risqué de disparaître ou d’être transformé en établissement de soins chroniques.

La survie de Montfort est assurée… pour le moment. 

Le plus grand des défis de Montfort arrive en 1997 lorsque la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario recommande sa fermeture.

La fin de l’histoire, on la connait. L’Hôpital Montfort gagne sa cause devant la Cour divisionnaire de l’Ontario en décembre 1999 et de nouveau en décembre 2001 devant la Cour d’appel de l’Ontario. En février 2002, le ministre de la Santé et des Soins de longue durée, Tony Clement, se rend à Montfort pour annoncer que le gouvernement ontarien du premier ministre Mike Harris se rend au verdict de la Cour d’appel et n’escaladera pas la cause à la Cour suprême du Canada.

Ces événements mettent fin à la plus grande bataille vécue par l’hôpital depuis son ouverture en 1953, et certainement l’une des plus grandes victoires de la communauté franco-ontarienne.

En effet, la cause Montfort se distingue de trois façons.

Premièrement, il s’agit d’une cause réellement nationale mobilisant les communautés francophones mais également anglophones de partout au pays, incluant un appui massif du Québec. Un débat d’une telle envergure n’avait pas été vu depuis la lutte contre le Règlement 17.

Deuxièmement, la cause Montfort a permis de réécrire le livre sur la gestion de crise et les moyens à entreprendre pour transformer une sentence de mort en une victoire éclatante. Notons qu’il n’a jamais été question d’accepter de compromis durant les cinq ans de lutte : les participants de SOS Montfort croyaient fermement que le moindre recul devant la Commission risquerait d’engendrer la perte éventuelle des acquis et la mort certaine de Montfort.

Troisièmement, la cause de Montfort a permis de cerner quelles étaient les intentions des Pères de la Confédération en ce qui touchait aux droits des minorités linguistiques au moment de la création du Canada en 1867. Les avocats de Montfort, se basant sur une recherche historique exhaustive, ont démontré sans l’ombre d’un doute que les Pères de la Confédération visaient à ce que les deux groupes linguistiques minoritaires—les francophones à l’extérieur du Québec et les anglophones au Québec—soient égaux, peu importe leurs nombres.  

Les jugements en faveur de Montfort ont été basés sur la reconnaissance du principe de la protection et du respect des minorités linguistiques. Les deux cours de justice en question ont compris que la victoire de S.O.S. Montfort était essentielle pour démontrer que les francophones minoritaires ont une place à part entière dans ce pays.

« Les directives [de la Commission de restructuration des services de santé de l’Ontario], qui visent à remplacer un grand éventail de services médicaux et de formation médicale vraiment francophone à Montfort par des services et de la formation fournis dans un milieu bilingue … ne respectent pas le principe sous-jacent de notre Constitution qui exige la protection des droits de la minorité francophone. Vu le mandat constitutionnel de protection et de respect des droits de la minorité… la Commission n’était pas libre d’exécuter seulement son mandat de restructuration des services de santé et faire fi du rôle constitutionnel plus vaste joué par l’hôpital Montfort en tant que centre vraiment francophone, nécessaire à la progression et à l’amélioration de l’identité franco-ontarienne comme minorité culturelle et linguistique en Ontario et à la protection de cette culture contre l’assimilation. Nous constatons que c’est ce qu’a fait la Commission. Par conséquent, ses directives ne peuvent être maintenues. »
Jugement de la Cour divisionnaire de l’Ontario
Le 29 novembre 1999

La Cour d’appel a maintenu ce jugement. La victoire de Montfort est devenue un symbole puissant pour les francophones partout au pays, dépassant le domaine des soins de santé. Ces jugements judiciaires ont attribué à l’Hôpital Montfort un rôle institutionnel en tant qu’établissement « essentiel à la communauté franco-ontarienne ». Ce rôle se traduit aujourd’hui par l’obligation de la part de l’hôpital de maintenir la langue française, de transmettre la culture française, de favoriser la solidarité au sein de la minorité franco-ontarienne et de protéger la communauté franco-ontarienne contre l’assimilation.

L’épopée de l’hôpital se poursuit. 

 

Nouveau Montfort

 

« Il ne faut jamais oublier le glorieux passé qui nous a menés jusqu’ici. Mais le temps est venu de nous tourner… vers l’avenir. »
Gérald R. Savoie
Rapport annuel 2003-2004

Aussitôt la survie de l’hôpital garantie, les dirigeants de l’hôpital se concentrent sur l’agrandissement de l’établissement et une expansion des services. L’hôpital se prépare à une transition cruciale lui permettant de remplir sa double mission de prestataire de services et de milieu d’enseignement visant une éventuelle autosuffisance en matière de santé. 

On propose la rénovation des édifices existants et l’ajout d’environ 450 000 pieds carrés, soit plus du double de la superficie de l’hôpital à l’époque. L’hôpital comporte aujourd’hui cinq ailes; l’édifice original de 1953 est maintenant l’aile C et l’ancienne aile sud a été renommée aile A.

La capacité physique de l’établissement se traduit par un accès accru à des services de santé de qualité pour la communauté : en plus de lits additionnels de soins intensifs, il y a une salle d’urgence entièrement rénovée dans des locaux deux fois plus grands qu’auparavant en mesure de traiter jusqu’à 56 000 visites par année; une nouvelle salle de chirurgie consacrée entièrement à la chirurgie par laparoscopie avancée; et des technologies révolutionnaires en imagerie par résonance magnétique, en mammographie numérique et en médecine nucléaire.

Une augmentation importante du corps enseignant permet d’accueillir et desservir les étudiants francophones en médecine et en sciences de la santé nécessaires à la prestation de soins de santé en français. 

Inauguré en 2010, le « Nouveau Montfort » est non seulement le projet d’expansion le plus important de l’histoire de l’hôpital, mais également l’un des plus grand projets d’infrastructure de l’histoire de la francophonie ontarienne.
 

La Défense nationale

En 2009, l’Hôpital Montfort accueille le nouveau Centre des services de santé des Forces canadiennes-Ottawa de la Défense nationale. Si l’hôpital est allé à la recherche de ce partenariat avec le gouvernement fédéral, c’est qu’il le voyait comme un atout important lui permettant d’étendre davantage la portée et la réputation de ses soins et ses services exceptionnels. Et quelle fierté pour Montfort de servir les militaires canadiens!
 

Volet recherche

Lancé à l’automne 2009 et inauguré officiellement en 2012, l’Institut de recherche de l’Hôpital Montfort (IRHM) se consacre à poursuivre des pistes de recherche qui visent à améliorer la santé des francophones en situation minoritaire en Ontario et au Canada.

En étroite collaboration avec l’Université d’Ottawa, l’IRHM se penche sur l’étude de problématiques auxquelles font face les francophones vivant en situation minoritaire. Son rôle est de générer de nouvelles connaissances ainsi que des outils de dépistage, et de développer de nouvelles interventions pour la prévention et le traitement des maladies.

 L’IRHM est l’accomplissement d’un aspect déterminant de la mission que s’est donnée l’Hôpital Montfort, soit d’assurer l’autosuffisance de la population franco-ontarienne en matière de santé. Les résultats auront un impact non seulement dans la francophonie canadienne mais aussi pour toutes les populations minoritaires, un bassin de population souvent peu étudié.
 

Centre hospitalier universitaire

En juin 2013, le gouvernement ontarien accorde à l’Hôpital Montfort la désignation de centre hospitalier universitaire de groupe A. C’est la culmination de plus de vingt ans de luttes pour faire reconnaître le rôle unique de l’Hôpital Montfort dans la formation en français de médecins et professionnels de la santé en Ontario.

Cette désignation officielle, qui garantit le caractère permanent d’un programme d’enseignement médical en français dans la province, est accompagnée de responsabilités accrues pour les dirigeants de l’hôpital qui sont appelés à travailler étroitement avec le ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario.
 

Conclusion

Issu de la mobilisation et de la détermination de leaders francophones voulant doter l’est d’Ottawa d’un établissement de santé offrant des services en français, l’Hôpital Montfort n’a jamais cessé d’être un établissement phare au sein de la communauté franco-ontarienne.  

Durant ses 60 ans d’existence, il est passé d’un établissement modeste desservant une partie d’Ottawa à un centre d’excellence en matière de soins de santé, d’enseignement et de recherche qui s’élève aujourd’hui au rang des « grands ».

Il est devenu un hôpital exemplaire. Le travail de son personnel atteint des cotes d’excellence qui dépassent de loin la norme provinciale. L’hôpital se situe parmi les meilleurs hôpitaux de la province au chapitre de la satisfaction de la clientèle.

Il n’a cessé d’élever la qualité de ses soins et services en adoptant des pratiques exemplaires et de nouvelles technologies. Il s’est étendu dans la communauté et a innové par le biais de ses centres satellites, de ses cliniques de soins ambulatoires, de ses partenariats régionaux, provinciaux et nationaux et de ses activités de formation et de recherche.

Si l’Hôpital Montfort a été en mesure de lutter pour sa survie et son épanouissement et devenir ce qu’il est aujourd’hui, c’est grâce à la loyauté incomparable de ses conseils d’administration et de ses dirigeants, de son personnel et de ses bénévoles, de ses médecins et de ses professionnels de la santé et de toute la communauté franco-ontarienne.