Les origines

« Pour espérer, pour aller de l’avant, il faut savoir aussi d’où l’on vient. »
Fernand Braudel, historien

L’hôpital catholique francophone, appelé alors Hôpital Saint‑Louis‑Marie‑de‑Montfort, ouvre officiellement ses portes au public en 1953. Cet événement marque le début d’une série de grands défis auquel l’hôpital aura à faire face durant toute son existence, en plus de devenir l’une des plus belles histoires de réussites de la francophonie ontarienne, après sept ans de travail acharné, de revendications populaires et de dévouement intense. Les lignes qui suivent lèvent le voile de son histoire.

L’histoire de l’Hôpital Montfort débute à la fin des années 1940. À cette époque, Eastview (1) compte une forte proportion de francophones. La petite ville fait partie d’un bassin démographique franco‑ontarien important qui comprend la ville d’Ottawa, les cantons de Gloucester et de Cumberland, ainsi que les villages des comtés unis de Prescott et Russell.

Un hôpital bilingue, situé dans la Basse‑Ville d'Ottawa, dessert déjà cette population francophone depuis le milieu du XIXe siècle. Cependant, la communauté francophone grandissante de l’Est estime qu’il est trop éloigné et qu'il ne peut pas la servir adéquatement dans sa propre langue. C’est pourquoi en 1947 des leaders francophones de la région se mobilisent pour se donner un établissement de soins de santé situé dans l’est de la capitale nationale, qui offrira des services en français et sera administré en français.

Passage à l’action

On met alors sur pied un comité organisateur temporaire surnommé « comité protecteur » composé de Donat Grandmaître homme d’affaires et ancien maire d’Eastview, de Louis‑Philippe Poirier, directeur du bureau d’action sociale du ministère de l’Éducation de l’Ontario, de Raoul Landriault, homme d’affaires et secrétaire de l’école secondaire d’Eastview, de William D’Aoust, entrepreneur en construction et du Père Edmond Ducharme, prêtre montfortain et curé de la paroisse Notre‑Dame‑deLourdes d’Eastview. C’est au père Ducharme, homme reconnu pour son dévouement envers le bien‑être et le développement de la communauté franco‑ontarienne, à qui revient l’idée de fonder un hôpital (2).

Défis à relever

Le comité doit relever de nombreux défis dont principalement l’opposition de la part de certaines institutions établies, tels l’Hôpital général d’Ottawa et l’École de médecine de l’Université d’Ottawa, qui ne voient pas la création d’un hôpital francophone d’un bon œil car, semble-t-il, elle risquerait de nuire à leurs plans d’expansion respectifs; la situation d’urgence dans le réarmement d’après‑guerre provoque un accroissement de la demande relative à l’acier, élément essentiel à la construction alors que les fonderies peinent à fournir le pays et qu’il en résulte des retards de livraison et une hausse des coûts des projets de construction; et enfin le défi des plus préoccupants, la recherche de financement s’annonce une tâche difficile, étant donné que le gouvernement fédéral de l’époque impose une restriction sur le crédit admissible.

En dépit de ces aléas prévisibles, le projet avance rapidement au cours de l’année 1949, lorsque deux partenaires importants (ACFÉO et F.d.l.S.) se joignent au comité organisateur.

L’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario (ACFÉO) (3), vient appuyer le projet et prêter main‑forte à son comité organisateur. Elle désigne trois de ses hauts dirigeants comme membres du comité : Edmond Cloutier, Ernest Désormeaux  et Me Gaston Vincent. De plus, l’ACFÉO s’engage à susciter la sympathie des autorités à l'égard du projet. Elle organise non seulement des pétitions, mais s’efforce aussi de compiler des données sur les besoins de la région.

Les Filles de la Sagesse adhèrent également au projet, grâce à l’intervention du père Edmond Ducharme. En effet, c’est lui qui se charge de présenter le projet à la congrégation des Filles de la Sagesse (4) et de les convaincre de fonder un hôpital. Les Filles de la Sagesse délèguent trois représentantes au comité organisateur : sœur Henriette de l’Eucharistie (Marie‑Thérèse Picault), sœur Thérèse de Saint‑Antoine (Antoinette Vandelwynckele) et sœur Émile de l’Enfant‑Jésus (Evelyne Quesnel).

C’est à ce moment que le comité organisateur, qui avait joué un rôle jusqu’alors strictement consultatif et rempli une fonction d’intermédiaire entre les autorités religieuses et civiles ainsi que l’ACFÉO, devient un comité permanent sous la présidence de Donat Grandmaître.

 

Membres fondateurs de l'hôpital et premiers membres du bureau de
direction, 1949-1953.
(Photo : Studio C. Marcil, Ottawa,
BAnQ, Centre de l'Outaouais, P174, S1, D15512).

 

 

Financement

Il va sans dire que le premier impératif du comité permanent est d’obtenir le financement nécessaire.

À cette époque, seuls les hôpitaux publics, voire non confessionnels, sont financés officiellement par l’État. Il faut donc explorer la possibilité d’obtenir des subventions gouvernementales extraordinaires.

En tant que membres du Comité organisateur de l’hôpital, Donat Grandmaître, homme d’affaires avantageusement connu, et Ernest Désormeaux, alors président de l’ACFÉO, rencontrent le ministre provincial de la Santé, Russell T. Kelley, tandis qu'Edmond Cloutier prend rendez‑vous avec le ministre fédéral de la Santé et du Bien‑Être social, Paul Martin, afin d’obtenir leur appui. On obtient la participation des députés provincial et fédéral de Russell, Daniel Nault et J.‑Omer Gour.

Les démarches entreprises portent leurs fruits : les gouvernements fédéral et provincial octroient une subvention approximative de 200 000 dollars chacun pour aider à défrayer les coûts de l’hôpital, soit un total de 432 000 dollars.

Dès le début des années 1950, les gestionnaires de l’hôpital utilisent différents moyens pour financer son fonctionnement et ses projets. L’avocat Gaston Vincent et le courtier en valeurs mobilières Joseph‑Félix Simard vendent des débentures aux intervenants et aux partenaires communautaires, en plus de lancer une campagne de souscription publique.

Au milieu des années 1960, Gaëtan Schingh, associé de M. Simard, se consacre aussi à l’émission publique de débentures au profit de l’hôpital.  Mais les exigences financières liées à l'établissement d'un hôpital moderne du 20e siècle sont considérables. Maître Vincent est finalement autorisé à préparer une demande d'emprunt de 2 millions de dollars sur une période de 18 ans.

 « L’hôpital, souhaitant emprunter de l’argent auprès du public pour une longue période, a procédé à l’émission et à la vente de titres d’emprunt sous forme de débentures. Des débentures sont des dettes non garanties, un prêt capitalisé à l’échéance où l’emprunteur verse un intérêt à une période donnée, mais dont le capital n’est remboursé qu’à l’échéance. Elles ont été émises et vendues par le biais d’un courtier en valeurs jusque dans les années 1960. »
Gilles Morin, ancien conseiller financier et président du conseil d’administration de l’Hôpital Montfort de 2009 à 2011

La congrégation des Filles de la Sagesse accepte d'hypothéquer toutes ses propriétés du Canada en gage de garantie. Elle doit obtenir la permission du Vatican sous forme d’indult (5).

 

 

 

Son Excellence Mgr Alexandre Vachon,
archevêque catholique d'Ottawa (1940-1953).
(Photo : Archives de l'Hôpital Montfort).

 

 

 

En septembre 1950, l’archevêque du diocèse d’Ottawa, Mgr Alexandre Vachon  reçoit la réponse de Rome l’informant que le Vatican a accordé l’indult aux Filles de la Sagesse. C’est alors que Mgr Vachon leur donne la permission formelle tant attendue de procéder à la construction.  
 

Jalons historiques (1949-1956) : du rêve à la réalité

À l’automne 1949, on achète un vaste terrain de 48 acres dans le quartier Gloucester, annexé à Ottawa, pour la somme de 50 000 dollars. Il s'agit de l’ancien site de la pépinière McDonald, sur le chemin Montréal.

 

 

En novembre, on retient les services de Jean‑Serge LeFort comme architecte responsable de préparer le plan et le devis de l’hôpital.

William D’Aoust est chargé de l’exécution des travaux en tant qu’entrepreneur général.
 

(Photo : Archives de l'Hôpital Montfort).

 

 

Selon les dessins de l’architecte, la fondation de l’édifice sera en béton armé et la charpente, en acier. Ses murs extérieurs seront en brique jaune  pâle. L’hôpital formera un « T », dont la tête sera l’aile où reposeront les malades et le pied abritera les différents services. L’hôpital aura huit étages, dont deux sous-sols. Le 6e étage sera réservé à l’usage exclusif des religieuses qui y demeureront.

En décembre 1949, on adopte Saint‑Louis‑Marie‑de‑Montfort comme nom officiel de l’hôpital, en l’honneur du fondateur de la congrégation des Filles de la Sagesse et de la communauté des Pères montfortains. Par la suite, les cérémonies et les inaugurations se multiplient, entre autres :
 

Juillet 1950 :

 

Membres du comité protecteur/fondateur,
religieuses membres de la congrégation des Filles
de la Sagesse et personnalités politiques, lors
de la première pelletée de terre, le 9 juillet 1950.
(Photo : Archives de l'Hôpital Montfort).
 

 

Lors d'une cérémonie de première pelletée de terre, on bénit le chantier de construction.
 

  • Octobre‑novembre 1950 :

La Ville d’Ottawa émet un permis de construction.
 

  • Septembre 1952 :

Monseigneur Vachon, archevêque d’Ottawa, bénit et pose la pierre angulaire.Parmi les documents déposés dans la boîte, au centre de cette pierre, figurent une copie de la charte des Filles de la Sagesse, deux lettres d’autorisation de construction, des pièces de monnaie de dernière série, des timbres et la une de tous les quotidiens d’Ottawa, datée de la journée précédente.
 

  • Décembre 1952 :

Sœur Marie‑Angèle du Saint‑Sacrement (Gracia Leduc) est nommée première administratrice de l’hôpital.
 

  • Janvier 1953 :

La maison de pierres de la ferme McDonald est désignée comme demeure temporaire des religieuses qui se consacrent à l’aménagement intérieur de l’hôpital. Elles y demeurent jusqu’à son ouverture. Le père Ducharme bénit le bâtiment et lui donne le nom de Maison Marie‑Louise en l’honneur de Marie‑Louise Trichet, première à prendre l’habit des Filles de la Sagesse en 1703.
 

  • Octobre 1953 :

La cérémonie d’inauguration officielle de l’hôpital et la bénédiction de l’immeuble par l’archevêque d’Ottawa, Mgr Marie‑Joseph Lemieux, se déroulent le 11 octobre, en la présence de plus de 3 000 invités et dignitaires. Ce jour‑là, les services d’obstétrique et de pédiatrie accueillent leurs premiers patients.

Une maman donne naissance au premier bébé de l’hôpital durant cette cérémonie. En effet, entre octobre et décembre 1953, la plupart des admissions sont enregistrées en pédiatrie ou en obstétrique.  Les parents, Alda et Léo Côté, ont choisi d’appeler leur fils, Louis-Marie, en l’honneur du saint patron de l’hôpital. Suite à la cérémonie d’ouverture, Mgr Lemieux baptise le premier-né de Montfort.

 

Alda Noêl (Mme Léo Côté)
et son fils Louis-Marie, premier-né de l'hôpital.
(Photo : BAnQ, Centre de l'Outaouais, P174, S1, D2151.2)

 

 

 

 

  • Juin 1956 :

Les Filles de la Sagesse de l’Ontario renouvellent leur constitution en personne morale, qui leur donne le droit d’administrer des hôpitaux. L’original est daté de 1932.

Hôpital communautaire

À son ouverture, l’hôpital est considéré comme l'un des plus modernes. Il abrite une salle d’urgence, une salle d’opération, un laboratoire, une pharmacie, un département de radiologie et 200 lits. C’est le résultat d’une étroite collaboration entre des chefs de file  francophones d’Eastview, les Pères montfortains, la congrégation des Filles de la Sagesse et les dirigeants de l’ACFÉO.(6)

Les religieuses occupent une grande place dans la nouvelle institution. Elles sont une trentaine à œuvrer annuellement dans l’hôpital dans les années 1950 et 1960 et elles occupent tout le sixième étage de l’établissement. Elles se démarquent par leur zèle au travail, jour et nuit, 365 jours par année. Il faut lire leurs réminiscences pour constater à quel point elles sont engagées et pour remarquer les caractéristiques qui définissent l’hôpital : entraide, enthousiasme, détermination, audace, résilience et vaillance sont autant de mots qui symbolisent leurs valeurs et qui témoignent de leur mission.

 

 

Étudiantes de la première classe  de l'École d'Infirmières Montfort, en 1956.
(Photo : Archives-FDLS Canada/MAS, R630, 001).

 

 

 

 

 

 

Parallèlement à l’administration de l’hôpital, les Filles de la Sagesse fondent une école d’infirmières, ouverte dans l’hôpital en 1956. Elles forment aussi des techniciennes en radiologie et des techniciennes de laboratoire afin de recruter du personnel francophone qualifié.
 

Les années 1960

En 1958 et en 1963, on célèbre les 5e et 10e anniversaires de l’hôpital. Entre temps, une première entente d’affiliation est signée avec l’Université d’Ottawa en 1961 puis confirmée en 1964, faisant de l’hôpital le quatrième centre hospitalier associé à cette institution.

En 1964, les Filles de la Sagesse confient la direction de l’hôpital à un bureau de direction, composé de laïques, en remplacement  du bureau des gouverneurs composé jusqu’alors uniquement de religieuses. Le bureau de direction, ainsi que ceux qui lui succèdent, s’engage à  respecter les valeurs fondamentales des fondatrices, celles de compassion et de dignité humaine. En outre, ils préconisent l’engagement communautaire, l’esprit de charité et la mission d'aide aux démunis.

On songe depuis quelques années de construire un édifice pour y loger l’école des infirmières et c’est au milieu des années 1960 que l’on inaugure finalement un pavillon, situé sur un terrain à l’arrière de l’hôpital. L’année suivante, l’hôpital célèbre son 15e anniversaire.
 

 

Nouveau bâtiment de l'École d'Infirmières Montfort, vers 1965-1967.
(Archives-FDLS Canada/MAS, L1, 2392).

 

 

 

Les Filles de la Sagesse administrent l’hôpital et arrivent à le maintenir et à le soutenir financièrement jusqu’en 1969. Pendant 16 ans, elles sont responsables de la prestation des soins, de l’embauche et de la formation du personnel, ainsi que de la gestion et de l’entretien du centre hospitalier. Sous leur direction, le nombre de lits disponibles passe de 200 à 232 et le nombre d’admissions augmente sans cesse.

À la fin des années 1960, les pressions financières augmentent d’année en année. Les Filles de la Sagesse se rendent compte que l’hôpital – toujours privé et catholique – ne survivra que s’il devient un établissement public, tout comme la majorité des hôpitaux canadiens fondés par des congrégations religieuses.

Au début des années 1970 s’annonce un changement important au sein de l’établissement. L’hôpital deviendra laïc et public.

Faites nous part de vos commentaires ou racontez-nous vos souvenirs de Montfort : montfort@montfort.on.ca.


Références :
 

  1. Créée en 1909 grâce à la fusion des villages de Janeville, de Clarkstown et de Clandeboye, Eastview prendra le nom de Vanier en 1969, en l’honneur du premier gouverneur général canadien‑français, Georges P. Vanier. http://www.museoparc.ca
  2. Les Premières Années, programme du 25e anniversaire de l’Hôpital Montfort (1953-1978), Archives des Filles de la Sagesse.
  3. Fondée en 1910, l'Association canadienne‑française d'éducation de l’Ontario avait pour buts d’encourager l'avancement général des Canadiens‑français de l'Ontario, de protéger leurs intérêts et de revendiquer leurs droits et leurs privilèges. Elle précède l’Association canadienne‑française de l’Ontario (ACFO), connu aujourd'hui sous le nom de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario (AFO).
  4. « Les Filles de la Sagesse sont considérées comme des pionnières dans le domaine de la santé auprès des minorités francophones du Nord et de l’Est de l’Ontario. En 1940, elles dirigent déjà deux hôpitaux au Canada : l’hôpital Saint‑Jean‑de‑Brébeuf, à Sturgeon Falls, dans le nord de l’Ontario, et Notre‑Dame‑du‑Rosaire en Alberta », Les Filles de la Sagesse 300 ans de présence au cœur du monde, encart imprimé par Le Droit, 7 mai 2003, p. A14.
  5. Terme de droit ecclésiastique qui désigne une dispensation ou une exception au droit commun. http://www.eglise.catholique.fr
  6. Extrait du document inédit Naissance et développement de l’Hôpital Montfort d’Ottawa (1949‑1953), par Jean Yves Pelletier, 1997.

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